L'essentiel

A l’adolescence, le geste suicidaire est rarement un désir de mourir mais plus souvent celui de "vivre autrement" et surtout de faire cesser l’envahissement de la souffrance morale. Résultante d'une déstabilisation issue de fragilités internes et de contraintes externes, le processus suicidaire est le développement d'un « myosis psychique » sur un fond d'ambivalence permanente. C’est le temps où tout est insurmontable, aucun recours n’est entrevu pour avancer. C’est une période de désorganisation où le champ des possibles s’est réduit à l’extrême et où le suicide apparaît comme la voie de résolution. Cela dure 1 à 2 mois au cours desquelles le psychisme et le corps sont soumis à des tensions extrêmes. Quelle que soit l’étape du processus suicidaire atteinte par l’adolescent, l’intervention du médecin ne pourra être que bénéfique.

En savoir plus

Les étapes progressives de la crise

La crise suicidaire est avant tout un moyen de faire cesser une tension psychique. Elle dure en moyenne entre 6 et 8 semaines depuis l’apparition des premières idées suicidaires à leur disparition totale, elle peut néanmoins être raccourcie en cas d’intervention extérieure efficace. Voir l'animation Généralement, le sujet ne veut pas mourir mais veut être soulagé, raison pour laquelle survient cette crise, période d’ambivalence entre le désir de s’en sortir et d’en finir. Quel que soit le stade, il est toujours temps d’intervenir. Impasse stratégique :Le sujet envisage différentes possibilités dont l'éventail se réduit au fur et à mesure que le sujet les récuse.

Intervenir, c'est augmenter les choix possibles, susciter une capacité d'intervention la plus réduite soit-elle, avec évaluation rapprochée. Le médecin se doit de maintenir le lien sous des prétextes divers.

Idées suicidaires :La perte d'estime de soi s'installe et la pensée envisage par moments le suicide comme une des solutions.

Intervenir, c'est favoriser toute expression de ces idées et de la souffrance subie. Toute évocation d'idée suicidaire récente même vague ou sans intention nécessite un suivi rapproché par le généraliste.

Ruminations :L'angoisse s'accompagne d'une focalisation permanente de la pensée sur le suicide comme dernière ressource.

Intervenir, c'est expliquer ce qui lui arrive, évaluer le risque de passage à l'acte et la disponibilité des moyens à disposition, apporter des modes d'agir dont la directivité est proportionnelle à la gravité. Toute évocation d'une intentionnalité ou d'un scénario suicidaire nécessite de prendre contact avec ou d'adresser à un psychiatre.

Cristallisation :Malgré une ambivalence constante, le scénario du suicide s'impose. La décision prise donne un répit qui peut se traduire par une amélioration passagère de son état psychique.

Intervenir, c’est ne pas craindre d'être très directif dans ses décisions, et éventuellement ne pas attendre d'obtenir le consentement du patient. Si le lien ne peut plus être rationnel, il peut encore être émotionnel. Tout élément de planification ou rationalisation de l'acte suicidaire nécessite une hospitalisation immédiate.

L’acte :Un élément en apparence banal fait basculer dans l'action.

Intervenir, relève alors des gestes d'urgences selon les modalités et le niveau d'atteinte à l'intégrité physique.

Le profil de l'adolescent suicidant

  1. Les facteurs protecteurs
    • Une bonne estime de soi.
    • Des styles cognitifs positifs (confiance dans ses capacités d’adaptation, optimisme, activités créatives, perception des situations comme résolvables, etc).
    • Une bonne qualité du soutien familial.
    • La capacité à utiliser le soutien amical et les adultes ressources.
    • Une pratique sportive récréative.
  2. Constantes chez l’adolescent suicidant
    • Incapacité à supporter les pertes ou les séparations, et dépendance forte aux proches.
    • Tolérance médiocre face à la contrariété.
    • Fragilité narcissique construite sur des défaillances de petite enfance.
    • Difficultés relationnelles basées sur une intolérance à tout ce qui peut amener de près ou de loin à une soumission.
  3. Signes d’alerte suicidaireSignes de crise suicidaire
      • Intentionnalité suicidaire :
        • Antécédent suicidaire personnel ou dans l’entourage.
        • Communication directe ou indirecte d’une idéation suicidaire.
      • Autre signe de crise suicidaire :
        • Désespoir, sentiment d’impasse, d’avenir bouché, de perte du sens de la vie, de culpabilité, de dénégation de soi.
        • Retrait avec désinvestissement des liens (amis, famille, société) voire syndrome pré-suicidaire de Ringel (calme apparent et retrait masquant le repli dans le fantasme suicidaire).
        • Anxiété, agitation, instabilité comportementale, hyperactivité motrice présuicidaire, incapacité à dormir ou hypersomnie, cauchemars.
        • Colère, rage incontrôlée ou sentiment de revanche, prise de risque incontrôlée et labilité importante de l’humeur.
        • Altération de la conscience de soi.
    Pathologie psychiatrique actuelle
      • Dépression caractérisée.
      • Conduite d’alcoolisation aiguë, consommation à risque de substances psychoactives.
      • Impulsivité, trouble des conduites, prise de risque incontrôlée.
    Contexte relationnel favorisant les sentiments de perte, d’injustice, de rejet, d’humiliation :
    • Tensions ou ruptures sentimentales.
    • Situations d’exclusion (familiale, scolaire, institutionnelle, amicale).
    • Situations de tensions chroniques dans la famille : problème disciplinaire, absence de soutien relationnel, entourage violent, maltraitance actuelle ou passée et en particulier abus sexuels.

Les facteurs de dangerosité du passage à l'acte

A l’adolescence, le passage à l’acte est souvent la résultante entre une situation ponctuelle de rupture ou un rejet amical ou amoureux sur un fond chronique de mésentente avec les parents, ou l’inverse. Les facteurs de dangerosité :

1. Le niveau de souffrance : repli, désespoir, dévalorisation, culpabilité ;

2. Le degré d’intentionnalité : la précision du scénario ;

3. Le niveau d’impulsivité : la tension d'instabilité ;

4. Un événement précipitant : rupture, échec, conflit ;

5. La disponibilité des moyens : arme, corde, médicament… ;

6. La qualité du soutien : type de lien avec les proches ;

Les terrains aggravants :

1. Antécédents d'abus sexuels ;

2. Insertion familiale ou sociale délétère : les membres de la famille ont du mal à se demander de l’aide, à faire des choses ensemble et à échanger sur leurs émotions. Le risque de passage à l'acte est multiplié par 1,7 dans une famille monoparentale et par 2,7 dans une famille recomposée.

3. Présence de troubles psychiatriques.

Références :

POMMEREAU. X. L'acte suicidaire à l'adolescence. Ann Pédiatr 1998 ; 45 : 354-362.

RUFO.M; CHOQUET.M; "Regards croisés sur l'adolescence, son évolution, sa diversité. Essai. édition Anne Carrière. 510 p.

Haute Autorité de Santé. Recommandations de bonne pratique. Manifestations dépressives à l’adolescence. Repérage, diagnostic et stratégie des soins de premier recours. Paris: HAS; nov 2014.

TERRA JL. Suicidal crisis. Rev Prat. 2011 Feb;61(2):185-8.

American Psychiatric Association. Practice guideline for the assessment and treatment of patients with suicidal behaviors. In : Simon RI, Hales RE (ed). The Textbook of suicide assessment and management. Arlington : American Psychiatric Publishing, 2006:577-97

La rédaction de Médecine : crise suicidaire et médecine générale. Rappel des 5 points-clés de la conférence de consensus de 2000. Médecine. 2008;4(6);265-8.

Ringel E. The presuicidal syndrome. Suicide Life Threat Behav 1976; 6(3):131-49.